J’ai vu hier soir au cinéma Corso à Saint-Vith le reportage « No other land ». Et j’avoue que depuis, je me sens vraiment mal. Alors je me suis arrêtée un instant pour réfléchir. Le problème vient certainement du fait que la souffrance des autres me touche profondément mais je me sens très impuissante pour aider à changer les choses. Alors je suis tentée d’occulter, d’oublier, de chasser tout ça et de me refermer. Mais ça non plus ne me satisfait pas.

Comment puis-je rester consciente sans devenir intérieurement contaminée par ce que je contemple ?
Peut-être ai-je besoin de distinguer entre « être en contact avec la souffrance du monde » et « vivre branchée en permanence sur des flux émotionnels qui exploitent mon système nerveux » ?
Aujourd’hui, beaucoup de contenus “engagés” ne sont pas nécessairement construits pour soutenir une action profonde ou une transformation durable. Ils sont souvent construits pour capter l’attention, provoquer un choc émotionnel, maintenir l’indignation active. Et biologiquement, psychiquement, cela épuise.
Le système nerveux humain n’a pas été conçu pour absorber quotidiennement la totalité de la douleur du monde en temps réel.
Ce que j’observe, c’est qu’à force d’exposition, certaines personnes deviennent hyperactivées, désespérées, cyniques, aigries, agressives ou totalement impuissantes. Ce qui finit parfois par produire exactement l’inverse de la paix recherchée.
Je suis tentée de dire : quelle ironie de vouloir à tout prix chercher à apporter la paix chez le voisin quand on n’a pas la paix en soi. Non pas que je croie qu’il faille être “parfait” avant d’agir, mais parce que j’ai besoin d’être en paix pour réagir en conscience.
L’état intérieur depuis lequel on agit finit toujours par se transmettre.
Si je suis intérieurement consumée par la rage ou le désespoir, je diffuse autre chose que si j’étais profondément ancrée, lucide et reliée.
Cela ne veut pas dire que je deviens indifférente, que je veuille me couper du monde, vivre dans ma bulle spirituelle ou même nier les injustices. Cela veut dire que j’ai besoin de préserver en moi un espace où la conscience humaine ne se réduit pas à la peur et au conflit.
Pour moi, la paix n’est pas seulement un objectif politique ou social ; c’est aussi une qualité de présence qui se transmet de système nerveux à système nerveux, de relation à relation, de parole à parole, de personne à personne. Et cela agit réellement.
Pas de manière spectaculaire. Pas dans les codes médiatiques actuels. Mais profondément.
Sagesse et conscience
Je crois aussi qu’il y a une sagesse dans le fait de discerner : ce qui informe réellement la conscience et ce qui entretient une consommation émotionnelle de la souffrance. Je peux rester informée sans vivre immergée dans des flux permanents de choc et d’impuissance.
J’ai envie de passer de “Comment porter toute la douleur du monde ?” à “Comment devenir un lieu où la conscience humaine se pacifie suffisamment pour ne plus reproduire ce qui détruit le monde ?” Cela demande également du courage, parce que notre époque valorise énormément la réaction immédiate, l’indignation visible, l’hyperstimulation émotionnelle.
Alors que construire intérieurement de la paix, de la cohérence et de la présence ressemble souvent à quelque chose de discret. Mais discret ne veut pas dire insignifiant.
Agir déjà à la racine du champ collectif.
Parce que les guerres collectives sont liées aux guerres intérieures humaines : humiliation, domination, peur, déconnexion, trauma, déshumanisation.
Plutôt que de nourrir constamment la désolation devant les images relayées par les médias, j’ai besoin d’apprendre à revenir à mon corps, à réparer la relation à moi-même, à sortir de la domination intérieure – car oui, en moi aussi, il y a cette tendance à vouloir dominer mon petit monde, les événements autour de moi et même mes proches.
J’ai envie de retrouver une cohérence, d’apprendre à traiter l’autre avec dignité, à accompagner mes enfants autrement, à relier le cœur à la sagesse.
Créer des espaces de sécurité humaine.
En choisissant de travailler à cet endroit-là, je suis pleinement dans le réel. C’est peut-être un travail moins visible, mais très fondamental.

Aujourd’hui, après réflexion, je repars riche de ce que j’ai vu — non plus épuisée par ce que j’ai vu — comme poussée de l’intérieur à enraciner plus profondément mon action quotidienne :
– dans une conscience lucide, incarnée et pacifiante ;
– dans le soin du vivant en moi et autour de moi ;
– dans une paix intérieure qui devient une manière d’habiter le monde ;
– dans des gestes simples qui restaurent la dignité humaine, même ici, chez nous ;
– dans une présence qui refuse de nourrir davantage la peur et la séparation ;
– dans la conviction que chaque espace de paix réelle compte dans le champ humain.
Cela me semble profondément juste. C’est là, en tout cas, que je choisis désormais de me tenir.
Muriel Bottin
Au service de l’alignement corps & cœur